Les Grids : ni esclave ni maître !

Le réseau Internet, le succès phénoménal de Linux, l'arrivée de la fibre optique, les exigences du temps réel , quatre facteurs qui expliquent l'émergence d'une nouvelle technologie de partage des ressources, le "grid computing" , qui va faire parler d'elle dans les mois qui viennent.

Le mot "grid", après tout, ne veut jamais dire que "grille", et se traduit en français par réseau, tout comme le "net" d'nternet. C'est un écossais, Ian FOSTER (photo) , professeur d'Informatique à l'Université de Chicago, qui a mis ce concept à la mode en élaborant un projet nommé "Globus". (Ian est écossais comme les ancêtres de Carole, ce qui explique en partie l'enthousiasme de cette dernière !)

La démarche de pensée de Ian FOSTER est la suivante : aujourd'hui, avec la complexification des problèmes techniques utilisant des technologies de plus en plus puissantes qui nécessitent de plus en plus de ressources, de communication, de stockage de données, nos pauvres ordinateurs s'essoufflent ! Surtout dans les domaines comme la Recherche ou la Finance , qui exigent beaucoup de calculs simultanés devant être accessibles à des chercheurs ou à des brokers situés aux 4 coins de la planète.

Parallèlement, à quel gaspillage de ressources assiste-t-on ! La nuit, dans les entreprises, les ordinateurs dorment et ne travaillent pas. Le jour, est-on bien certain qu'ils utilisent toute leur puissance ? L'idée est donc d'utiliser les ressources de tous ces ordinateurs de manière plus intelligente que jusqu'à présent.

Du maître-esclave à la mutualisation

Et jusqu'à présent, c'est la technologie "client-serveur" qui prédomine pour résoudre le problème de la répartition des charges. Une vraie révolution, à l'époque où elle a été inventée... Cela permettait de soulager les machines "clientes" (c'est à dire utilisatrices) en installant sur une machine "serveur" des ressources que les clients partageraient. Cette technologie est du type "maître-esclave" , c'est à dire qu'il y a toujours une machine "maître" pour organiser le travail comme elle l'entend.

Même les PVM (parallel virtual machines) mises en places sous Linux l'an dernier pour augmenter la puissance de calcul obéissent à cette règle maître-esclave. Ce sont des sortes de grosses "fermes d'ordinateurs" sur lesquels sont implantées différentes fonctions mathématiques ; tous les ordinateurs de la ferme calculent en même temps . Mais pour interpréter globalement les résultats des bouts de calculs disséminés, et distribuer le boulot entre chacun des ordinateurs, il faut quand même un "maître".

Dans la tehnologie "grid", décidément très libertaire, c'est ni maître ni esclave ! Le maître-mot est mutualisation. En effet, chaque machine faisant partie du grid est susceptible d'agir une fois comme un serveur quand elle reçoit une requête, et la fois suivante comme un client quand elle envoie des requêtes vers d'autres machines. Comme le souligne Ian FOSTER lui-même, "la distinction entre client et serveur tend à disparaître".

Mais comme il le reconnaît dans le même article de "Physics today" intitulé "Le grid, une nouvelle infrastructure pour la science du 21 ème siècle", le concept du partage de ressources distribuées n'est pas nouveau. Dès 1965, on en parlait au MIT (le célèbre Massachusetts Institute of Technology de Boston ). Alors pourquoi tant de bruit maintenant autour du Grid ?

Où l'on reparle de la fibre optique

C'est que les choses ont évolué depuis les années 60, explique Carole. Grâce à l'Internet haut débit , grâce au système d'exploitation Linux (nettement moins bouffeur de ressources que Windows, n'en déplaise à Bill) et grâce .. aux besoins de calculs toujours croissants, toujours plus sophistiqués. Impossible d'imaginer aujourd'hui un ordinateur assez mahousse pour répondre à ces besoins gigantesques ! D'où le recours à ces technologies qui réunissent puissance et simultanéité. Quand le réseau est à la hauteur - et c'est le cas avec la fibre optique - ça marche en vrai, ce n'est plus une expérience de labo !

La preuve, IBM serait prêt à investir 4 milliards de dollars dans la technologie des grids. En tout cas, Carole en voit tout de suite les applications possibles dans son domaine de prédilection, la Finance.

"Des brokers situés à Hong-Kong, à Tokyo, à New-York, à Londres et à Sydney peuvent travailler ensemble sur la même affaire, cerains étant présents en même temps, d'autres non, selon le décalage horaire. Pour appréhender un marché, on a besoin de savoir ce qui s'est passé, ce qui se passe et ce qui va se passer. On a à la fois une exigence de rapidité , d'où la nécessité du partage géographique, et de puissance de calcul, d'où les pricers partagés (outils logiciels de simulation financière. NDLR) , qui nous permettent d'anticiper les évolutions."

Le secteur de la Finance n'est pas le seul concerné. La recherche scientifique, bien entendu (qu'elle soit publique ou privée) en bénéficiera au premier chef. On peut imaginer beaucoup d'autres utilisations possibles, dans le domaine du travail collaboratif, mais aussi dans les domaines de la sécurité et de l'authentification....

Attention toutefois à ne pas mélanger '"Grids" et "Web collaborating", un concept dont j'ai beaucoup entendu parler à Chicago lors du dernier voyage de l'ACSEL. Carole explique la différence :

"Le Grid, ce sont des machines qui collaborent. Le Web collaborating, ce sont des gens. Il n'y a aucune incompatibilité au contraire, mais ce n'est pas la même chose".

Cette idée d'un réseau mutualiste sans maître ni esclave n'a-t-il pas de quoi faire rêver ? Mais ne restons pas trop longtemps idéaliste . La réalité est comme toujours à la fois plus terre-à-terre et plus amusante. Ce n'est pas la belle idée de la mutualisation qui pousse IBM ou les financiers à investir dans les Grids, vous vous en doutez bien. . C'est encore et toujours les économies, bien sûr !

Personne n'aurait les moyens de se payer des ordinateurs assez puissants pour les exigences du marché et de la compétitivité. Et comme par ailleurs le prix de la fibre optique va baisser, la technologie "grid" devient intéressante et rentable. On peut investir sans crainte dans ses "boîtes à outils".

Avril 2002.
Elisabeth Chamontin, après une discussion passionnée avec Carole Lawday.

 

 

 

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