Annie : première femme officier de la marine nationale

Anne-Marie Bamas, dite Annie, qui figure dans le Quid comme première femme à avoir accédé au corps des officiers de la marine nationale, a eu la gentillesse de nous envoyer son étonnant parcours et de répondre à nos questions.

Internénettes : Annie, comment en êtes-vous venue à être officier de la marine nationale ?

Annie : J'ai été admise, sur concours en 1977, première femme dans un corps d'officiers de la marine nationale. C'était la 57ème promotion.

Internénettes : Comment aviez-vous eu l'idée de passer ce concours ?

Annie : En 1977, j'étais déjà fonctionnaire civile de cat B de la Défense. Syndicaliste, je m'étais battue pour que les vieilles règles "bloquant" les femmes à des postes d'exécution volent en éclats. J'avais déjà été une des premières à la Marine à devenir fonctionnaire cat B (c'est-à-dire cadre) car jusqu'en 1967 seuls les hommes avaient accès à ces emplois.

Donc, lorsqu'après plusieurs années de contentieux administratif, le décret autorisant les femmes à accéder à ce corps d'officiers, dans la limite de 40 % de l'effectif budgétaire, je ne pouvais faire moins que donner l'exemple.

J'ai été la seule femme admise cette année-là. Imaginez qu'aucun uniforme n'avait été prévu et que c'est moi qui ai décidé en catastrophe comment je devais m'habiller : mélange de tenue d'officier marinier féminin (parce qu'il y avait des uniformes en stocks), pas de survêtement pour le sport (j'ai donc pioché dans "les hommes"), pas de tricorne pour mon (petit) tour de tête (on a calé avec du journal à l'intérieur du gros-grain interne), pas de collants pour commencer, car les textes concernant les femmes dans la marine (c'est-à-dire à l'occasion de guerres passées), prévoyaient des bas en fil gris introuvables en dehors des armoires de grand'mères.... J'ai décidé de mettre des galons plus étroits que ceux des hommes car je n'ai pas de très grands bras, et je craignais qu'en avançant dans la carrière cela fasse un peu "placard".

Internénettes : Vous n'avez pas été poussée dans la carrière par vos parents ?

Annie : Pas du tout. Mon père, ancien ouvrier des arsenaux de la marine, était à la retraite, et j'étais divorcée depuis plusieurs années. Ma liberté de choix a été totale.

Internénettes : Lorsque les autres officiers vous ont vu arriver, comment ont-ils réagi ?

Annie : Mon arrivée n'a pas déclenché l'enthousiasme, ni parmi les officiers déjà en place, ni parmi ma hiérarchie, ni parmi les officiers que mon premier poste (après les 2 ans d'école) m'a fait rencontrer ; et pourtant je suis sortie 2ème de ma promo....

Dès les résultats du concours j'ai reçu des appels téléphoniques orduriers, selon lesquels c'est avec mon cul que je m'étais "infiltrée" dans une profession qui se portait très bien avec seulement des hommes ...

A mon arrivée à l'école d'administration (à Cherbourg à l'époque), le Directeur m'a avertie de son opposition, voire de son aversion pour les femmes (hors les bobonnes à la maison....) Dans mon premier poste, en Etat-Major, si l'Amiral et son Chef d'Etat-Major, ont bien pris la chose, le Chef de Cabinet a été odieux, refusant de me serrer la main, poussant des soupirs de martyrs quand il me voyait...Ma forte personnalité a fait que je suis venue à bout des problèmes de rejet, sauf du dernier puisque j'ai dû quitter le service actif parce qu'un directeur central, particulièrement abruti, a refusé de m'affecter près de mon foyer alors que je venais de passer 2 ans à Paris en"célibataire géographique"....

J'en ai pas mal à raconter, mais finalement mes 25 ans d'armée ont été une période extra....

Internénettes : Vous avez donc de bons souvenirs aussi .

Annie : J'ai évidemment beaucoup de souvenirs, bons, moins bons, et marquants. Un très drôle : ma visite médicale d'embarquement. Le médecin nous fait installer, par un jeune matelot, dans la salle d'attente "Officiers". On nous demande de nous déshabiller en attendant d'être appelés. Comme mes collègues, je m'exécute en restant en jupon et soutien-gorge. Lorsque le médecin est arrivé et qu'il s'est aperçu qu'il y avait une "nana" dans le lot, j'ai bien cru qu'il allait avaler son stéthoscope. Il m'a intimé l'ordre de me rhabiller et d'aller attendre dans le couloir, comme si j'étais coupable de quelque chose. Avec mes collègues, nous étions tordus de rire car ils me voyaient en maillot de bain pendant le sport à la piscine !

J'ai adoré cette vie. Le travail d'abord : j'ai eu la chance d'avoir des postes à haute responsabilité, avec des activités très variées qui m'ont permis de rencontrer des gens hors armées d'un grand intérêt intellectuel ou simplement humain. J'ai aussi rencontré des crapules, des imbéciles, des machos, des profiteurs.... La vie quoi ! Et j'ai appris, appris, appris....

Internénettes : Comment faisiez-vous avec vos enfants ?

Annie : J'ai une fille que j'ai élevée seule et avec laquelle je vivais seule avant. Je me suis toujours débrouillée. Elle allait en école religieuse avec internat. Bien qu'externe , on acceptait de la prendre en pension (payante) pour quelques jours lorsque je devais bouger (moyennant des services bénévoles en comptabilité ou secrétariat..)

Internénettes : Où en êtes-vous aujourd'hui ?

Annie : Tant que j'étais en activité, j'ai été écartée des décorations, à l'inverse de mes collègues de promo, la plupart moins bien notés que moi. Mais ça choquait dans le paysage militaire d'accrocher un ruban bleu ou rouge au revers de ma veste....

J'ai aujourd'hui 61 ans, et ma principale satisfaction c'est que la Marine m'a rappelée dans la réserve en 1998, et vient de me nommer dans la réserve opérationnelle avec des activités soutenues au profit des armées.

On ne se débarrasse pas de moi comme ça. Et j'ai bien fait de prendre des galons étroits : il y en a cinq aujourd'hui et plus larges ils auraient fait "tape à l'oeil".

J'espère sincèrement que les petites jeunes qui sont rentrées dans la profession ces dernières années sont complètement admises, bien que les difficultés que j'ai rencontrées m'aient donné de l'assurance et du mordant.

J'ai encore plein, plein de choses dans la tête et dans le coeur. Nous en parlerons peut-être une prochaine fois.

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