Le prix Medicis a été attribué à Anne Garréta

"C* avait cet art des femmes séductrices : l'intuition quasi infaillible de la faille par où dans l'autre le désir s'insinuera". Il y a C*, il y a eu B*, il y aura D*, E*, H*, et ces 7 autres Anne Garréta aux jeudis de l'Oulipofemmes-initiales classées dans l'ordre alphabétique, chacune d'elles personnage d'une nuit soigneusement numérotée, numéros dont l'ordre correspond peut-être à la chronologie de ces douze rencontres devenues textes ou peut-être à celle de ces moments d'écriture. Rencontres donc chiffrées "l'application du chiffre n'est elle pas destinée stratégiquement à assurer l'authenticité - autant que le secret - du message ?" et textes courts, de 6 à 10 pages seulement, presque elliptiques, dont Anne Garréta a concentré le style jusqu'à en faire de vrais poèmes en prose, car décrire cette chose si forte et si mystérieuse qu'est le désir, ça ne se fait pas en étalant ses tripes sur le papier, ni en s'abaissant à la crudité vulgaire et descriptive , ("la confession ou comment râcler des fonds de tiroirs") des romans à la mode . Sur cette mode, Anne Garréta s'interroge : "Ne risques-tu pas, entendant pourtant t'écarter des moeurs de ton temps et esquiver son idolâtrie du désir, d'y succomber ?". Elle n'y succombe pas, transcendée par la contrainte - l'ascèse même, qu'elle s'impose : le titre "Pas un jour" est une allusion à "Nulla dies sine linea", soit "pas un jour sans une ligne", phrase de Pline venue enrichir les pages roses, qu'elle décline en "pas un jour sans une femme", c'est à dire pas un jour sans un texte sur une femme, sans se mettre à l'ordinateur pendant 5 heures pour écrire sans rature, et qui devient de fait "pas une nuit" , c'est sa "pente naturelle", d'écrire la nuit. Travail de mémoire car "il ne t'arrive jamais rien qu'en mémoire" et qu'un journal, ça n'est pas son truc. Travail d'ironie, de recul - l'emploi de la deuxième personne, le "tu", traduit cette distance mais aussi l'injonction du commandement d'ascétisme qu'elle s'impose. Travail de style surtout : on peut prendre ce livre par n'importe quel bout, il est beau. Dans le gros, comme dans le détail. Cette forme si travaillée , loin d'être formelle, traduit au contraire les moindres nuances de ce qu'elle veut suggérer, et le désir de lire et de relire ce livre est encore avivé par le petit mystère qui s'y est tout à fait volontairement glissé : quelle est la femme imaginaire ? Entre ces douze nuits, laquelle est inventée ? Et si elles l'étaient toutes ? Et si aucune ne l'était ?

EC

Références :
"Pas un jour" : Anne Garréta, édité chez Grasset. ISBN 2 246 634631 X

Le site consacré à Anne Garréta.
http://mapage.noos.fr/runamok/intro1.swf

Bibliographie :
Sphinx
Pour en finir avecle genre humain
Ciels liquides

La décomposition
Nouvelles : la pyramide, vol, nuits

Biographie :
Anne Garréta est née en 1962 à Paris. Elle passe son temps entre la France (prof à la fac de Rennes) et les USA où elle enseigne aussi. Elle est membre de l'Oulipo depuis deux ans.

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