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Vayres,
son château, son grand-duc.
A
côté de Bordeaux, pas très loin de Libourne,
se trouve la petite commune de Vayres, avec une jolie église
et un beau château ouvert au public. Rien que de très
banal, me direz-vous. Sauf que pendant les mois d'été,
la visite du château se termine par une longue et passionnante
démonstration de l'art de la fauconnerie, qui à elle
seule vaudrait le déplacement.
Avant de pénétrer
dans le parc du château de Vayres, nous
sommes allés voir l'église du Village, à l'entrée
de laquelle se trouve un oratoire pourvu d'un cahier d'écolier
destiné à accueillir les actions de grâce des
dévots et qui vaut son pesant de médailles : jugez
plutôt ! "Vive la Gironde, Vayres et notre Patrie",
a écrit un allumé du cierge. "Dieu, donne
lui des neurones en plus", s'est empressé d'ajouter
un petit malin. Plus
bas, en guise de prière, un visiteur a cru bon d'immortaliser
son enthousiasme : "Votre église est assez belle
et votre pierre superbe. Bonne continuation". Quant au
curé de cette église, il ne manque pas d'humour, si
l'on en juge par la pancarte affichée à l'entrée
du monument vénérable. "En ce lieu, si le
Christ vous appelle, ce ne sera pas sur votre portable. Alors éteignez-le
!!". J'ai trouvé que ce curé était
de peu de foi, car après tout, qu'est-ce qui empêcherait
le Christ de se servir d'un téléphone cellulaire ?
Mais foin de ces réflexions théologiques, nous décidons
de quitter ces saints lieux car l'heure de la prochaine visite approche.
Nos tickets
dûment achetés, nous engageons dans l'allée
qui mène au château, profitant d'une jolie vue sur
la vieille bâtisse et sur son parc, qui descend par un jardin
à la française jusqu'au bord de la Dordogne.
Pas
grand chose à dire du château lui-même, formé
de bâtiments construits à différentes époques,
et qui eut l'honneur d'être une résidence d'Henri
IV, sinon que son côté Dordogne est sans doute
le plus intéressant quoique le plus tardif, avec d'imposants
escaliers qui descendent vers le jardin et la rivière. L'intérieur
ressemble à tous les intérieurs de châteaux
qu'on visite en vacances quand il pleut, c'est à dire qu'il
y a quelques beaux meubles, un poêle en faïence intéressant,
des baldaquins au dessus des lits, une batterie de cuisine en cuivre
rutilant, et de grandes pièces au rez-de-chaussée
qu'on peut louer pour faire des teufs.
Vrais
et faucons .
La guide, sympa,
ne s'appesantit pas trop sur les détails inutiles et expédie
son circuit à toutes berzingues, pressée qu'elle est
de passer le relais à son frère, le maître
fauconnier, celui qui vaut le détour. On avait pu cependant
craindre le pire, par exemple une reconstitution de pacotille avec
des damoiseaux revêtus de costumes en simili d'époque
s'agitant sur fond de musique moyennageuse devant des vautours empaillés
ou des aigles mités aux ailes rognées et aux yeux
glauques, mais grande est notre surprise de faire la connaissance
d'un authentique fauconnier dont le métier consiste (entre
autres) à
empêcher les pigeons ou les canards de s'introduire dans les
réacteurs d'avions sur les aéroports, et qui rêve
en secret d'un élevage dont il vendrait les produits à
prix d'or à quelque riche saoudien.. Il va certainement y
arriver, le bougre. D'abord il nous présente ses bestioles.
Sous un hangard qui sent le fauve, les faucons regardent les
vrais d'un oeil acéré ! Un mâle et deux
femelles de la race dite "à tête blanche".
Oiseaux appelés de haut vol parce qu'ils s'élèvent
très haut dans le ciel avant de fondre sur leur proie à
300 à l'heure.
Le grand-duc
en son château
Non loin d'eux,
sombres et inquiétants, deux aigles mystérieux
qui pour être de bas vol n'en sont pas moins agiles,
comme une démonstration stupéfiante nous le prouvera
tout à l'heure. Dans
un coin, l'oeil mauvais, une buse criarde qui vient d'Amérique
du sud où elle avait coutume de bouffer les crotales
(sauf la tête, bien sûr, pour ne pas s'empoisonner)
. Et, clou de la ménagerie, Bouboule, un gros bébé
de 5 mois, arrive sur le bras de son maître qu'il prend pour
sa maman. Bouboule, qui nous regarde par en dessous avec ses gros
yeux orange, est un authentique bébé grand duc,
tellement beau qu'il a les honneurs du bandeau d'Internenettes.fr
ce mois-ci. Il est énorme et va grandir encore, mais contrairement
aux apparences ne pèse que 2,5 Kg. Son maître
s'amuse à terroriser les touristes en faisant mine de le
lâcher sur nous, avec ses ailes déployées qui
nous frôlent en battant dans un bruit de velours . Nous
sortons, Bouboule, sa mère adoptive et nous, dans la cour
du château où bébé est lâché
pour de bon. Perché sur un mur à créneaux,
Bouboule ne quitte pas maman fauconnier de son oeil orange, car
il sait qu'il est bientôt l'heure de déjeuner... C'est
alors que se déroule une scène étonnante :
sortant de sa carnassière un poussin d'un jour, le
fauconnier l'écrabouille dans sa main, plioutch !,
avec un sourire sardonique, sous les cris d'épouvante et
d'horreur des mômans touristes, de leurs enfants tétanisés,
et des écolos défenseurs des animaux qui tournent
de l'oeil !
Arggh !! Et que voit-on ? Au lieu du sang que l'on s'attendait à
voir couler, un jet jaune jaillit de l'orifice du poussin ! "Ben
quoi", dit le fauconnier d'un air faussement innocent,
"vous mangez jamais d'oeuf à la coque ? C'est du
jaune d'oeuf que vous voyez là".
Vous ne me croyez pas ? Regardez sur la photo le petit filet jaune
qui coule du bec de Bouboule repu, après qu'il a fondu sur
le poussin que lui montrait son maître ! Mon Dieu que d'émotions
! La moitié des visiteurs, traumatisée, juge préférable
de sortir du château, tant mieux, on sera plus à l'aise
pour voir la suite ! Et la suite est un festival. Un
aigle lâché fait des loopings pour attraper
un autre poussin que le fauconnier a lancé derrière
lui après son passage, sous les oh, les ah, et les applaudissements
du reste du public. La buse moche et acariâtre consent sous
la pression à nous faire entendre son cri qui tue,
celui qu'elle réserve habituellement au crotale, et garde
à terre les ailes déployées comme pour empêcher
sa proie de fuir en la terrorisant. Bouboule nous fait toucher ses
serres dont l'intérieur est coupant comme une lame
de rasoir. Chacun veut enfiler le gant de cuir et porter
un oiseau ne serait-ce que quelques secondes. On aurait envie de
le caresser mais non, surtout pas, car il prendrait cela comme un
acte de soumission et vous boufferait comme un vulgaire poussin
d'un jour ! Notre fauconnier avoue d'ailleurs quelques cicatrices
anciennes. Lui ne fait plus de conneries de ce genre.
Un faucon
qui rapporte
Mais que se
passe-t-il ? Le
voici qui arrive, en compagnie d'un petit faucon mâle à
la tête enfouie dans un élégant capuchon
rouge à aigrette, destiné à lui ralentir le
rythme cardiaque, car il doit maintenant s'entraîner sérieusement
à la chasse. Sortant par le côté Dordogne du
château, nous nous massons au pied du grand escalier , tandis
que le faucon est décapuchonné, libéré,
et que le fauconnier sort son leurre, qu'il fait tournoyer
comme une fronde ! C'est grandiose. Le faucon exécute
plus de 30 passes (c'est le mot juste, dont le fauconnier
usera dans toute sa polysémie, ce qui causera le départ
de trois ou quatre autres touristes ulcérés).
Au bout des 30 passes, le fauconnier tente une grande première.
Le jeune faucon va-t-il oser se lancer sur une véritable
proie vivante, une caille en l'occurrence, et non plus sur
un leurre ?
L'instant est solennel. Les âmes sensibles sont averties,
et trois autres touristes qui préfèrent renoncer à
ce moment du spectacle partent en traînant avec eux leur progéniture
qui n'est pas d'accord, cet âge est sans pitié. Les
autres retiennent leur souffle. De la carnassière, le fauconnier
sort une caille bien vivante, entravée par un petit poids,
et la lance comme les mamans faucons en liberté entraînent
leur petits en leur présentant des proies déjà
blessées. De là haut, très haut, rien n'a
échappé au petit faucon agile qui fond sur la caille
et fait mouche du premier coup ! Bravo !!! crie la foule en délire.
Mais le maître essuie discrètement une larme d'émotion,
il a pris un risque, le faucon pouvait partir pour de bon, ou pire
rater la caille et se couvrir de ridicule. Mais non, il a réussi.
"Maman" est fier de son fils et le laisse déguster
la petite bête quelques instants. Puis il tente une autre
grande première. Lui faire lâcher la proie pour
l'ombre, ou si vous voulez, la caille pour le poussin d'un jour..
Pour un chasseur, c'est en effet le seul moyen avec les oiseaux
de récupérer la proie, car les faucons ne sont pas
des chiens. Aussi il s'approche, sort du sac le poussin jaune, l'agite,
et là, miracle, que fait le faucon ??? Il s'envole avec la
caille vers son maître et la lui donne, puis engloutit le
poussin sous nos yeux incrédules. Pas croyable ! Un faucon
qui rapporte !! Ca ne s'est jamais vu de mémoire de fauconnier
!!! Notre homme en chialerait. Il recapuchonne son fils et nous
commentons l'événement. Ces faucons dressés
qui rapportent, vous imaginez combien en demanderait un émir
du Koweit ? Des millions ma bonne dame. Des millions. Surtout
avec un pur sang arabe en prime. Vraiment, ils rapporteraient dans
les deux sens du terme ces faucons. Etc. Ah, veaux, vaches, faucons,
couvée... !
Près
de moi, un petit garçon de quatre ou cinq ans s'écrie
alors : "moi aussi, quand je serai grand, je ferai ça
!". "Ah bon, lui dis-je, tu veux être fauconnier,
bonhomme ?" "Non" me répond-il
les bras écartés, mimant le vol du faucon. "je
ferai comme ça, je volerai, moi aussi, quand je serai grand."
Elisabeth
, septembre 2002
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