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Apibeur
par Marie-Gabrielle
FORGACH
A l'indifférence
générale que suscitait sa présence dans les
couloirs de cette clinique de Neuilly, l'adolescent sut qu'il n'était
plus un enfant.
Il arriva devant
la chambre n°7, marqua une légère hésitation
et poussa la porte. Le soleil entrait à flots dans une vaste
chambre peinte en couleurs pastel. Sur le lit gisait un vieillard
aux yeux clos, relié à divers appareils et monitorings
qui bipaient à intervalles réguliers.
L'adolescent
s'approcha doucement et s'assit sans dire un mot. Il contemplait
le gisant, stupéfait de la vision inconnue d'un homme qu'il
avait pourtant toujours connu. Il ne pouvait s'empêcher de
le scruter, fasciné par ce visage, cherchant une ressemblance.
Il était troublé. Troublé des sentiments d'intense
curiosité qui faisaient obstacle à ses émotions,
honteux d'avoir envie de toucher la peau devenue étrangement
fine et grise de l'homme qu'il avait en face de lui. Ce qui le troublait
le plus, c'était la différence de corpulence. Le colosse
bien en chair était devenu, couché là, dans
ce lit métallique, aussi fin qu'une feuille de papier, et
l'on aurait pu s'attendre à l'entendre crisser. Le visage,
surtout, avait changé. L'arête d'un nez que l'enfant
n'avait jamais vu si aquilin se détachait en bec d'aigle
sur des joues décharnées et c'était à
peine si l'on pouvait s'imaginer de la chair et de la peau sur la
charpente que constituait le crâne et les mâchoires.
Et plus un cheveux sur ce crâne, ce qui brouillait encore
plus les perceptions du jeune garçon.
Le vieillard
ouvrit les yeux, et lentement, tourna son regard vers l'adolescent.
- " Ah
tu es venu me voir, crapaud ? "
- " Oui
grand-père
" murmura le "
crapaud ", dans un souffle.
Aussitôt,
un air de panique s'inscrivit sur le visage du mourant, dont les
yeux s'agrandirent.
- " Tu
ne m'appelles plus APIBEUR ? "
- " Oh
mais si ! Si ! Mais
"
- " Mais je vais claquer ! Et ça te fout la trouille,
hein, gamin ? ", ricana le grand-père.
Le garçon
baissa le regard, ne sachant que répondre. Son malaise prit
de telles proportions, qu'il fut tenté de s'enfuir. Il avait
donné ce surnom de Apibeur alors qu'il n'avait que 4 ans.
Apibeur parce qu'à l'époque des anniversaires somptueux
donnés par le Maréchal BASILAR, son grand-père,
il n'arrivait pas à prononcer correctement " Happy birthday
to you ". Et toujours, il avait été acquis qu'entre
le Maréchal et son petit-fils, une relation particulière,
personnelle et intense avait surpassé toutes les autres dans
la famille.
Ce grand-père
était donc le sien. Sur trois niveaux de perception. Une
sorte de complice extravagant, haut en couleur, fort en gueule,
souvent en bisbilles avec sa bru, la mère du " crapaud
". La mère de son petit-fils " préféré
", de celui " qu'il aimait le plus au monde ", ce
qui faisait éclater de rire l'enfant unique qui s'imaginait
à plaisir une immense fratrie verte de jalousie. Et surtout
qui triomphait de la génération supérieure,
celle de son propre père, le fils de Apibeur. Car avec ce
grand-père paterfamilias, la convention tacite était
une sorte de transgression permanente et consensuelle, particulièrement
cruelle à l'égard d'un fils devenu père à
son tour, et qui lui, avait été élevé
à la dure par un père lointain, distant, qui ne s'était
jamais adressé à lui durant ses rares moments de présence
familiale, que pour relever d'un air cassant que son bulletin scolaire,
pourtant brillant, aurait pu être moins médiocre.
- " Tu
n'as pas à t'en plaindre aujourd'hui, n'est-ce pas, fiston
? " rétorquait toujours Apibeur à son fils, lors
des vives discussions qui les agitaient parfois, mêlant tout
à la fois ressentiments de fils et exaspération de
père devant les frasques encouragées du crapaud.
- " Tu es même devenu d'un snob ! C'est ridicule ! "
Il est vrai
qu'après les pensions sévères, il y eut les
universités anglo-saxonnes, puis les stages dans les plus
grandes places financières du monde. Aujourd'hui, le fils
de Apibeur ne se déplaçait qu'en première classe,
entre la Capitale de ce qui restait de l'Empire, New York et la
Riviera.
Le crapaud avait
donc toujours évolué, à son niveau personnel,
dans une sphère paradoxale, tout à la fois sous la
protection de son étrange grand-père et dans la soumission
et le respect propre à la tradition familiale qui avait,
de génération en génération sauvegardé
la famille de toutes les Persécutions.
A un deuxième
niveau, il n'avait pas manqué de s'apercevoir que son père,
que lui-même craignait pourtant beaucoup, se soumettait sans
l'ombre d'une véritable contestation.
Et sur un troisième
niveau, il savait. Il savait que son grand-père, Apibeur,
était aussi un homme craint bien au-delà de la sphère
familiale, un homme d'Histoire, un homme dont on parlait encore
avec haine ou vénération dans les cercles où
se fait et se défait la géopolitique. Car Apibeur,
c'était aussi le Maréchal. Le Maréchal Basilar.
Bien sûr,
c'était il y a longtemps. Jamais l'enfant n'avait, en réalité,
connu le Maréchal Basilar, retiré déjà
depuis des années lorsqu'il était né. Le Changement
était venu. Depuis si longtemps que l'enfant n'avait au fond
entendu parler de l'Empire que par ouï-dire et surtout à
l'école. Mais il s'appelait lui-même Basilar, et cela
avait pesé.
L'adolescent
était toujours assis. Il regardait fixement le Maréchal.
Le médecin avait prévenu. Le cur allait - enfin
- lâcher. Il n'y en aurait plus pour longtemps, et toute la
parentèle était venue rendre un dernier hommage au
vieux soldat.
Le crapaud avait
tenu à venu voir Apibeur, seul.
" Tu viens
pour que je te raconte encore une histoire, hein, gamin ? "
L'adolescent
hocha vigoureusement la tête, avec ce sourire qu'il retrouvait
lorsque son grand-père lui proposait des bonbons juste avant
d'aller à table.
" Je vais
te raconter la peur de ma vie, je n'en ai jamais parlé à
personne. Je vais te raconter comment je suis devenu le Maréchal
Basilar ! "
La Révolution
s'achevait. Nous, les jeunes, nous y apportions tout notre enthousiasme
de débutants. Mais nous n'étions que des débutants.
Et pendant ce temps-là, Dahlias BAROSAN, profitant du désordre
général, avait progressivement pris le pouvoir. Peu
à peu, des structures complexes se mirent en place. Des hommes
nouveaux firent leur apparition. Hommes retords, ambitieux, pervertis
et soumis inconditionnellement à l'autorité suprême
de BAROSAN. Les anciens héros commencèrent à
avoir des ennuis. Discrètement d'abord, puis de plus en plus
ouvertement. Il y eu la période des " accidents ",
puis celle des procès pour corruption, assortis toujours
des mêmes accusations de trahison. Enfin, on se passa de procès,
et ce fut l'ère de la Terreur. FELDABER, le héros
de UGURLAND, fut retrouvé mort, pendu par les pieds, HARISTO,
la figure fracassée dans un coin de banlieue. Et puis, des
exécutions, des exécutions ! Toujours " réclamées
par le Peuple indigné ! "
Comme je faisais
partie de la vieille garde et que j'exprimais mes opinions sans
ménagement ni précaution oratoire, j'attendais mon
tour. Et mon tour arriva. Ils débarquèrent un dimanche.
A trois, vers 10 heures du matin. Ils ont sonné, et votre
grand-mère s'est contentée de leur ouvrir le portail
sans dire un mot, sans exprimer la moindre émotion - pour
cela, elle était admirable. J'entends encore résonner
la voix de l'ordonnance : " Erwin BASILAR, veuillez nous suivre
".
Je n'ai pris
aucun vêtement, pas prononcé un mot. Il aurait été
indigne de ma part de réagir, de poser la moindre question.
Je savais. Je les ai suivis et je ne me suis pas retourné
pour dire adieu. Mais sous mon apparente froideur, sous cette indifférence
que l'on aurait pu qualifier d'héroïsme et qui exaspérait
la soldatesque que la dignité ravale au rang d'animaux, je
suffoquais intérieurement de terreur, de regrets, de tremblements.
J'allais mourir. Et personne ne supporte cette idée. Mais
surtout, je savais dans quelles conditions j'allai mourir, et plus
encore que la mort, j'appréhendais ce qui la précéderait.
Les longues séances d'intimidation, les interrogatoires,
les humiliations, les coups, la torture
Je ne mourrai pas
vite, et pas confortablement. En réalité, ma dignité,
mon mutisme se résumait surtout à une sidération
totale dans laquelle je fus aussitôt plongé et qui
me protégea quelque peu.
Dans ces brefs
instants si rares où l'on est confronté à une
mort inéluctable parce qu'annoncée, le passé
prend soudain une coloration intense. Se détachent soudain
des souvenirs que vous auriez toujours crus si anodins qu'inutiles
à mémoriser. A cette situation hallucinante - mon
seul champ de vision se résumant à une nuque rasée
- se superposa soudain une situation où somme toute la haine
avait déjà été paroxysmique : la cour
de récréation de mon ancien lycée. Car je connaissais
BAROSAN, personnellement, et depuis l'enfance.
Nous nous détestions
si cordialement que c'en était devenu un sujet d'hilarité,
et nous nous battions si violemment que les " rencontres "
faisaient l'objet de paris et de rapports détaillés
pendant des semaines.
Il y eu un jour
une bagarre particulièrement mémorable. Nous étions
au mois de mars. La cour était encore recouverte de tas de
neige, mais elle se composait surtout de gros cristaux de glace
qui nous entaillaient la figure et les poignets jusqu'au sang. Le
pion de service nous adressa, ensemble, à l'infirmerie, pour
panser nos plaies. Là, nous faisions moins les marioles,
car l'infirmière était un dragon, furieuse de la répétitivité
de nos " accidents ".
-" Zuckermann
et Abramovitch, chez le proviseur ! "
Ce fut la fois
de trop. Surtout pour Zuckermann, orphelin de père probablement
inconnu qui peinait pour ne pas redoubler. Alors que moi, j'étais
le fils d'un médecin, premier de la classe et fier de l'être.
Zuckermann fut renvoyé.
Sortant du bureau
de proviseur, Zuckermann se tourna vers moi et me siffla, entre
les dents, les larmes aux yeux : " Un jour, je t'aurai, tu
entends, un jour, j'aurai ta peau. Et c'est pas de la blague. Je
te tuerai. ".
Vingt-sept ans
plus tard, Zuckermann-BAROSAN tenait entre ses mains, lui, devenu
" le plus égal d'entre nous tous ", son pire ennemi,
Abramovitch-BASILAR.
Le convoi militaire
s'engagea, par un portail monstrueux, dans une enfilade de cours
intérieures. Je fus conduit à une porte toute simple,
sans indication d'aucune sorte ni écusson. Mauvais présage
J'entrai dans un long couloir, lui-même entrecoupé
d'escaliers, d'autres couloirs, silencieux, sombres, froids. Une
dernière porte sembla s'ouvrir toute seule, et à ma
stupéfaction, je me retrouvai dans la " Salle du Conseil
Restreint ". Le " Plus égal d'entre tous "
était là, et aussitôt, je le reconnus.
La salle était
immense. Encadré par deux soldats, je me tenais debout, raide,
au centre d'un halo de lumière, car je me tenais juste sous
un lustre géant. Plus loin, contre les murs, contre tous
les murs, des officiers, uniformes rutilants, bottes cirées,
bras croisés, impassibles, l'arme soigneusement présente
dans des fourreaux de cuirs brillants.
Pour me rejoindre,
BAROSAN dut traverser la salle, et ses bottes, claquant sur le parquet
excessivement ciré, rompaient un silence pesant. Il s'arrêta
à quelques centimètres de mon visage et resta, ainsi,
silencieux et triomphant. Puis, s'approchant de mon oreille, il
murmura : " Tu te souviens, Abramovitch ? ".
Personne ne
nous avait entendus. Personne ne pouvait deviner ce qui se jouait,
les liens secrets qui nous unissaient. Je ne répondis rien.
Qu'aurais-je pu répondre ? Pendant quelques minutes encore,
Zuckermann m'observa, avec cet air de calme revanche, de pouvoir
absolu, de maîtrise totale de ma vie. Puis, il recula lentement
d'un pas, et tout aussi lentement, posa les deux mains sur mes épaules.
" Erwin
BASILAR, honnête parmi les honnêtes, forts entre tous
les forts, sois le bienvenu parmi nous ! ".
Un coup de tonnerre
aurait produit le même effet. La stupéfaction eut un
effet immédiat sur la rangée d'officiers collée
aux murs. Les uns pâlirent, les autres m'adressent aussitôt
un long regard appuyé, signifiant quelque chose dans le genre
: " c'est un peu grâce à moi, si
! ".
BAROSAN apprécia
Il resta encore quelques minutes silencieux, un étrange
sourire flottant sur son faciès de mercenaire arrivé.
Il avait toujours
les mains posées sur mes épaules. Relevant la tête
et s'adressant à l'assemblée, il annonça, d'une
voix impérieuse :
" Je vous
présente le Maréchal BASILAR ! Nous avons décidé
de lui confier le plus haut commandement de l'Armée et la
mission de ramener l'ordre dans le quadrant Nord-Ouest de l'Empire
! ".
A cette annonce,
BAROSAN se pencha vers moi, l'air soudain glacial.
" Il ne
te viendrais pas à l'idée de refuser, n'est-ce pas,
Abramovitch ! "
Je restai muet,
mesurant l'immensité de la compromission qui allait me sauver
la vie. Mais, toutes choses égales par ailleurs, le défi
de commander, l'attrait du pouvoir, la richesse que j'allai tirer
de ces régions désertiques mais riches en ressources
naturelles eurent un effet immédiat sur l'homme d'action
et de terrain que j'étais. A l'instant même je me rendis
compte que je n'avais pas la moindre envie de résister, de
refuser. Encore moins celle de mourir en héros inconnu. Je
devins aussitôt l'ami de mon ennemi, presque aussi égal
que le plus égal d'entre tous. La suite est dans les livres
d'histoire
Ou du moins y était jusqu'à il y
a quelques années
Maintenant, on vous apprend surtout
la macro-économie, et on se fiche un peu des mouvements de
l'Histoire
du moment que ça crée des emplois
que ça jugule les crises
Au fond, ce n'est
pas plus mal, cela fait trois générations sans guerre,
ni exécutions
alors, que moi
je n'ai jamais
cessé d'avoir peur ! "
L'adolescent
écoutait toujours son grand-père. Il l'avait toujours
écouté. Mais aujourd'hui qu'il allait mourir, son
écoute prit une résonance particulière, et
pour la première fois, ce qu'il entendait l'excluait de la
sphère d'intimité dans laquelle il avait toujours
grandi. Il avança la main et prit celle de son grand-père,
sèche, légère et déjà froide.
" Apibeur
"
Apibeur tourna
un dernier regard vers le seul être au monde qu'il avait vraiment
aimé. Une larme perla, minuscule dans les yeux du vieil homme.
" Mon petit
crapaud
voilà comment je suis devenu le Maréchal
BASILAR
Voilà comment tu as pu naître, voilà
comment par le fils que j'ai eu bien longtemps après avoir
trahi, j'ai pu te connaître ! ".
Et se tournant
vers le garçon, toujours muet, il toussa soudain en un ricanement
:
" Tu vois,
gamin, on n'échappe pas à son destin ! Zuckermann
est mort depuis longtemps. Mais s'il me voyait aujourd'hui, avec
ces foutus tuyaux et mon air de fricoter avec la Mort ! Ne me juge
pas, gamin, je n'ai fait que retarder l'échéance !
".
Le silence s'appesantit
encore. Il ne restait plus de vivant chez le Maréchal que
ses larmes qui coulaient, que sa honte devant son petit-fils.
" Je t'aime
tant, Apibeur, je t'aime tant
".
Lorsque l'infirmière
entra en trombe dans la chambre, alertée par le bip continu
du monitoring, elle dut séparer l'adolescent du corps de
son grand-père.
" Pauvre
vieux, pauvre gosse ! " se murmura-t-elle intérieurement.
Elle ne s'y ferait jamais
Elle n'était pas forte en histoire, l'infirmière.
Tout ce qu'elle avait retenu du vieux de la chambre individuelle
n°7, c'était qu'il devait avoir été un
bon grand-père, puisque son petit-fils était inconsolable.
Marie-Gabrielle
FORGACH
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