 |
La
danse des souris
par Marie-Gabrielle
FORGACH
Ma chambre était
très grande et très belle pendant la journée.
Les murs étaient recouverts d'un papier peint représentant
la forêt tropicale, et le plafond, bleu pâle, traversé
de nuages blancs légers, figurait un ciel doux et printanier.
Mais la nuit,
il était incontestable que des souris dansaient.
Enfouie au plus
profond de mon lit, je me persuadais du contraire. Mais j' écoutais
la nuit avec mes yeux, et le noir opaque qui remplissait mes pupilles
jusqu'au fond de mon âme me révélait le bruissement
léger, tenace des souris qui dansaient. Elles dansaient en
se tenant par la main, et sans doute étaient-ce leurs griffes
tenues qui crissaient sur le parquet ciré par les doux rayons
de la Lune.
Et puis, parfois,
c'était rare, et la rareté même de la chose
accroissait mon angoisse, je me retrouvais enfermée au plus
profond de la nuit. Plus un rayon ne passait à travers les
rideaux qui opacifiaient la fenêtre, plus un rai de lumière
ne parvenait du couloir rassurant, plus un bruit de parvenait de
l'intérieur de l'appartement. Tout semblait mort, vide, effrayant
et creux. En général, cela arrivait toujours de la
même façon.
Maman venait
me voir, embrumée d'un halo de parfum mystérieux,
coiffée haut, et sa robe brillait au-dessus de moi, lorsqu'elle
se penchait furtivement sur mon visage pour y déposer un
très rapide baiser . Puis elle fuyait, prétextant
qu'il ne fallait pas faire attendre papa. J'entendais alors un remue-ménage
bref, des consignes chuchotées à une inconnue, la
porte d' entrée se refermer, la porte du garage s'ouvrir
. Et je me retrouvais alors plongée dans un univers noir
ou il n'était pas concevable d'avoir de l' espoir.
Alors, je me
concentrais à observer les limites de mon univers, les murs
dont les contours n'étaient plus perceptibles, une masse
sombre dans un coin de la chambre qui prenait soudain une étrange
proportion, le parquet, qui s' enfonçait, semble-t-il mystérieusement.
Et, au milieu
de la nuit, les souris se mettaient à danser.
C'était
inexorable et sans appel. Je me forçais à ne pas entendre
mais moins j'entendais, plus j'écoutais. Et les premiers
signes de cette vie qui m' était spécialement dévoilée
se manifestaient par un premier frottement, là-bas, près
de ce qui semblait un mur. Bien souvent au matin, j'avais examiné
ce mur, cherchant le long des plinthes la porte d'entrée
des souris. Le fait même de n'avoir jamais rien trouvé
me prouvait qu'incontestablement ces souris n'étaient rien
d'autre que l'incarnation minuscule de forces magiques.
Et puis, parfois,
je reconnaissais. Je me retrouvais soudain dans un endroit si doux
que j'en oubliais aussitôt les souris. Assise sur un doux
réceptacle, j'attendais, la tête soutenue par les poings,
et les coudes appuyés sur les cuisses. Je restais là
longtemps, perdue en une rêverie chaude, me souvenant qu'au
fond, je ne regrettais pas d'avoir accédé à
cet endroit et de ne plus avoir besoin de mon petit pot en forme
de canard.
J'étais
si bien aux toilettes que je n'éprouvais nul besoin d'allumer.
Je comprenais seulement que cet endroit était particulièrement
approprié à la pensée vagabonde, à la
liberté individuelle, au rêve éveillé.
J'aimais cet endroit construit comme un long tuyau. Cela me rappelait
bien quelque chose, mais je n'aurais jamais su dire quoi au juste,
sauf que la sensation de douceur, de chaleur, de lumière
douce m'était parfaitement familière et aimée.
Il m'arrivait
de lever les yeux vers la lucarne qui brillait très haut
dans le noir, laissant passer les rayons doux de la nuit.
Et alors en
moi montait ma propre voix, car j'avais remarqué que lorsque
je m'enfonçais ainsi en moi-même, ma pensée
s'exprimait sous forme de mots et qu'elle s'habillait de ma propre
voix.
- Maman, maman
. Dieu me voit, même quand je suis aux toilettes ?
- Oui, ma chérie. Dieu te voit, partout, toujours, parce
qu'Il t'aime et veille sur toi. Toujours et partout. Et toi aussi,
tu dois l'aimer, toujours et partout .
- Ah ? .
A ces mots,
je sentais une onde de bonheur m'envahir. Il m'eut été
difficile de savoir si ce bonheur me venait de ce que me révélait
de Dieu ma douce maman, ou si c'était le fait même
que cela soit maman qui me parlait . Aussitôt, ce bonheur
m'envahissant me faisait sentir une vague brûlante et douce,
et cette onde était fluide, liquide, et m'envahissait tout
entière.
Je me réveillais
alors, sentais mes draps devenus froids, mouillés, et je
ne comprenais pas comment j'avais pu regagner aussi vite ma chambre
et mon lit, tandis qu'ouvrant les yeux sur la noirceur de la nuit,
j'entendais danser des milliers de souris enragées.
Le lendemain,
au petit déjeuner, j'entendais clairement la voix de mon
papa dire à ma maman qu'il était inadmissible, vraiment,
inadmissible, « qu'à son âge, cette enfant ne
soit pas encore propre ! ». En disant cela, il ne me regardait
pas, moi, mais appuyait sur ma maman un regard si lourd, que je
voyais bien le poids de ce regard peser sur ma maman. Elle baissait
la tête, alors, pâle, et sur ses joues de nacre, parfois,
je devinais la trace légère d'une larme brillante.
Alors, je prenais
brusquement la main de mon papa :
- Mais, papa,
tu sais, je ne recommencerai plus ! Cette nuit, c'était la
faute de souris qui dansaient ! .
Pourquoi mon
papa se levait-il alors, lentement, comme quelqu'un qui prend la
décision la plus importante de sa vie ? Pourquoi prenait-il
soin de s' appuyer lourdement sur le bord de la table pour dire,
détachant chaque syllabe, comme s'il avait un glaçon
sur la langue :
- Eh bien !
voilà le résultat d'une belle éducation !
Mon papa s'éloignait
alors. Lourdement, comme s'il portait tout le poids de sa propre
résignation.
Ma maman s'éloignait
alors, légèrement, comme si elle ne supportait pas
le poids de sa propre inconsistance.
Et moi, je restais,
les yeux écarquillés devant un immense bol de chocolat
qui refusait obstinément de se vider, et devant une tartine
à la confiture de fraise, rouge comme une flaque de sang.
Aujourd'hui,
j'ai grandi. Et bien réussi.
Les hommes que
j'accompagne dans les endroits où l'on ne sert que les whiskies
« on the rock », se détendent visiblement avec
moi. Car l'on me sait gré d'être toujours d'humeur
égale et de ne jamais pleurer.
Marie-Gabrielle
FORGACH
|