 |
Frida
Kahlo : l'art comme accident, l'accident
comme art
Frida était
un sacré caractère. Et ce n'est pas parce qu'un film
avec Salma Hayek vient
de sortir sur sa vie qu'on va vous la laisser ignorer ! D'abord,
elle avait dans les veines tous les ingrédients pour devenir
quelqu'un d'intéressant : un père allemand mais juif
hongrois d'origine, une mère de sang mêlé indien
et espagnol, et une sacrée culture. Née en 1907, elle
intègre en effet à quinze ans la plus célèbre
école de Mexico, jusque là plutôt fermée
aux filles, grâce au soutien de son père (ah l'importance
du père dans les carrières féminines !).
C'est là que, son tempérament artistique aidant, elle
rencontrera, tombera amoureuse de, et séduira, un peintre
qui est déjà un personnage, Diego Rivera. Il
deviendra plus tard son mari. A cette époque et dans ce milieu
éclairé, elle commence aussi à se forger des
opinions révolutionnaires, qui la mèneront jusqu'au
militantisme au sein du Parti Communiste. Tout cela aurait sans
doute donné comme résultat une femme passionnante,
une personne agréable à connaître, et peut-être
même, qui sait, une peintre ou une décoratrice.
Mais tout cela
ne suffit pas à faire Frida Kahlo. Car ce qui l'a
vraiment faite, c'est un accident. Un horrible accident.
En 1925, elle a donc 18 ans, Frida est dans un bus. Le bus percute
ou est percuté par un tram. Elle est empalée au niveau
de l'abdomen par une tige de fer, le pied droit est broyé,
la jambe en mille morceaux (11 fractures) , et pas de bol, ce n'est
même pas la jambe qui avait été atteinte par
la polio quand elle avait 6 ans, et qui était restée
plus mince et moins musclée que l'autre. Le
bassin , les côtes et la colonne vertébrale
sont également brisés. L'épaule n'est que démise.
Pendant un mois, elle restera immobile, enfermée dans un
carcan. Le début d'une vie de souffrance, avec comme aboutissement,
de longues années plus tard, puisqu'elle a 47 ans, l'amputation
de la jambe à cause de la gangrène, puis la mort,
très vite. Embolie ou suicide ?
Sur le tableau
ci-contre intitulé" les deux Frida", on voit la
Frida malade, blanche, transfusée, et l'autre saine, colorée,
qui donne à l'autre son sang. Toute son oeuvre se fait que
mettre en évidence ce contraste entre la souffrance quotidienne,
que viennent seulement apaiser les drogues et l'alcool, et la nature
passionnée, colorée, exubérante de Frida.
C'est sur son lit de douleur qu'elle se met à peindre, pour
faire quelque chose, pour s'évader de l'ennui et de l'immobilité.
Peut être aussi en souvenir de l'homme qu'elle a aimé.
Elle le revoit en 1928, ils se marient en 1929. Le succès
est là, il fait une expo à New-York au Musée
d'Art Moderne, puis le couple part à Detroit ou Frida fait
une fausse couche, sans doute due aux dommages subis par
ses organes lors de son accident. Elle la met en scène dans
un tableau terrible. Tous ses tableaux sont terribles.
Le corps y est exposé dans ses différents éléments,
les organes invisibles deviennent visibles, comme sans doute ils
sont pour elle sensibles. Dans un tableau intitulé "ma
naissance", elle se reproduit elle-même comme un enfant
mort né à demi sorti du ventre de sa mère.
Pas étonnant, donc, qu'André Breton, envoûté
par ses oeuvres qu'il a découvertes à Mexico et qu'il
trouve évidemment surréalistes, l'invite à
exposer à New York, puis à Paris. Mais elle, les surréalistes,
elle les traitait de" fils de pute" ! Ajoutant qu'elle
n'était pas surréaliste, puisqu'elle n'avait
jamais peint ses rêves, mais bien sa propre réalité...
Inutile de détailler
ici sa vie amoureuse et ô combien tumultueuse, le film doit
certainement remplir ce rôle (au moins je le suppose car je
ne l'ai pas vu). Bisexuelle, maîtresse de Trotsky, spéarée
puis remariée avec Diego.. il y a amplement de quoi remplir
une heure et demie de pellicule. Qu'importe. Frida est plus présente
dans sa peinture que dans n 'importe quel scénario forcément
romancé.
Elle aura connu
de son vivant et in extremis la consécration : une exposition
dans sa ville, Mexico, lui est entièrement consacrée,
en 1954. Malade, elle y assiste quand même, dans son lit !
L'expo est un triomphe. Elle meurt peu de temps après...
|