 |
Le
Sirène et la Licorne.
Le donateur
partit en faisant craquer bruyamment le parquet ciré du long
couloir. La conservatrice regarda, un peu hébétée,
la porte restée ouverte. Puis se retourna vers l'étrange
bête qui s'agitait dans son immense bocal, poussait des cris,
éclaboussait le plancher. Qu'allait-on faire de ce monstre ?
Le donateur avait été très ferme : attention,
il réclame des soins tant qu'il est vivant, et il attire.
Ne vous laissez pas faire, prenez votre mal en patience et souvenez-vous
que c'est une vieille carne, qui crèvera bientôt.
Pour l'heure il fallait mettre la nouvelle acquisition en lieu sûr,
la soustraire au regard du public. Et l'examiner autant que faire
se pourrait. On l'installa au sous-sol, près des laboratoires
des chercheurs, des bureaux du taxidermiste. On fit venir la vétérinaire.
La
bête, hurlant comme un goret, refusa de se laisser inspecter.
Elle plongea au fond de sa grande cuve en verre et s'escamota sous
des couches de vase nauséabonde un si long temps qu'on la
crut morte.
Quand elle reparut, tout ce qu'on put faire fut de prélever
un poil de sa barbe verte, un cheveu roux de sa tonsure, une écaille
de sa nageoire caudale. Trois laboratoires indépendants,
outre celui du musée, rendirent le même verdict : mi-chair
mi-poisson, certes, mais de même ADN. Ni montage, ni trucage
apparent, contrairement au dinosaure rapporté à grands
frais de Mongolie intérieure : celui-là s'était
révélé constitué des squelettes de quatre
sortes d'animaux. Et de différentes ères préhistoriques
! Prudents, les scientifiques du musée décidèrent
de se contenter, tant qu'elle vivrait, d'observer la bête,
pour témoigner ensuite.
Les premiers cris d'effroi passés, ladite bête se mit
à jouer des mains et parler, monologuant dans une langue
française fort correcte, aux tournures, modulations et prononciations
fleurant bon le dix-septième siècle. Du Perrault,
mâtiné d'Aulnoy et de Sévigné. D'ailleurs,
l'animal récitait par cur La Fontaine, déclamant
à l'envi « le lièvre et les grenouilles »,
qu'il semblait affectionner.
La conservatrice et la vétérinaire en avaient pourtant
vu d'autres, en matière de monstruosité. Y compris
dans les manuscrits médiévaux et incunables des bibliothèques
de la région, où abondaient moutons à trois
têtes, loups garous, ardents et autres hypogriffes. Le roi
de rats conservé en bocal au second étage figurait
d'ailleurs parmi les unica, dont le Musée zoologique s'enorgueillissait
à juste titre.
Cela les embarrassait donc beaucoup : une bête qui se gratte
le poitrail, fait des marionnettes et des pieds de nez, passe encore,
mais qui parle ? Cela accentuait de façon gênante le
côté humanoïde du monstre. On appela un éminent
linguiste cévenol, qui, après avoir prêté
serment de ne rien révéler, confirma l' authenticité
de la langue de la bête humaine : du pur grand siècle.
L'universitaire fit cependant remarquer que des automates pouvaient
reproduire la voix humaine, et qu'un bon programme informatique
chargé dans le logiciel de
Lui coupant la parole, la bête alors chanta. Finies, les logorrhées
récitatives. Elle entonna, d'une voix de basse veloutée,
chansons anciennes, messes, paillardes, comptines enfantines. On
n'arrivait plus à la faire taire ! Le personnel accourait,
négligeant la surveillance des salles. Quelques visiteurs
finirent par entendre de loin ce chant et vinrent s'agglutiner devant
la porte de service, heureusement blindée et fermée
à triple tour. On leur expliqua qu'un stagiaire québécois
répétait là son prochain oral du Conservatoire,
tout en effectuant le nettoyage saisonnier des ours polaires et
des morses.
En quelques jours, un public de plus en plus nombreux revint écouter
le chanteur inconnu. Le musée connut alors une affluence
sans pareil, le bouche à oreille fonctionnant à merveille.
Des habitués, débarqués par le premier tram,
patientaient désormais dès l'aube devant l'entrée
du musée ; on vit bientôt des vendeurs de mauricettes
à la sauvette succéder aux vendeurs de beignets huilés
sur le boulevard et dans les rues entourant le musée ; l'après-midi,
les vendeurs de barbe à papa et de glaces prenaient le relais.
Un compositeur connu, en route pour la répétition
de sa prochaine création mondiale pour Musica, s'arrêta
pour écouter : « belle voix, futur professionnel »,
dit-il à la conservatrice, qui n'osa révéler
de qui il s'agissait. « Envoyez-moi ce jeune gars, je
le présenterai à la chorale Accentus. On manque de
bonnes basses, en France ».
Comment continuer à taire un tel événement
? D'autant que le musée avait soudain des notes de frais
en poisson cru dépassant déjà la consommation
quinquennale de la cantine du personnel et des piranhas de l'aquarium.
La conservatrice, déchirée, n'osait remettre la créature
à un parc animalier, où pourtant elle eût été
mieux, mais alors à tout jamais perdue pour la science. Le
donateur avait d'ailleurs insisté sur le fait qu'il l'avait
tirée d'une ménagerie, où elle n'était
pas heureuse, que pour cela même il voulait en faire don à
ce musée, qui le saurait conserver.
On le monta de nuit, en toute discrétion, au grenier, dans
les réserves. On lui aménagea un bon gîte derrière
les rayonnages compactus abritant quelques millions de papillons
épinglés. Tout là-haut, on ne l'entendrait
peut-être plus ? Il fallut passer d'abord par la réserve
aux grands animaux : gorilles, girafes, grizzlis
Là, il l'aperçut, qui se tenait, toute blanche, dans
un coin sombre, sa longue corne pointant de derrière le vieux
juke box à chants d'oiseaux.
Il tomba en mélancolie. Ne s'alimenta plus. N'accepta ni
la thérapie souriante d'un éthologue toulonnais, ni
celle, taiseuse, d'un psychanalyste viennois. Evita les seringues
de sérum physiologique de la vétérinaire. Dédaigna
les saumoneaux des sources de l'Allier, que le linguiste lui faisait
porter vifs. Rejeta l'eau minérale, bicarbonatée et
légèrement pétillante, qu'on tentait de rajouter
dans son bain verdâtre pour le sustenter. Ne chanta ni ne
récita plus jamais. Ne parla, ne cria. Se languit.
Etait-elle empaillée ? Vivante ? Imaginaire ? L'esprit embrumé,
il rêvait à la fugitive vision. Il ne fit rien d'autre,
jusqu'à sa mort à quelques temps de là, que
d'y songer.
« Car que faire en un gîte à moins que l'on
ne songe ? »
Chantal Robillard.
sommaire
biographie et bibliographie de Chantal
Robillard
mail-entretien de Chantal Robillard avec
Élisabeth Chamontin
|